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Ingénieur informaticien

La structure des contes selon Propp

La morphologie du conte
par Vladimir Propp

Propp affirme que l’étude de la genèse des contes requiert l’étude préalable de leur structure ; en effet, comment comparer des récits dans le temps si l’on ne définit pas les termes de la comparaison. Pour la même raison, la mise en place d’une classification des contes exige l’étude préalable de la structure des contes.

Propp se livre à une critique de différents types de classifications dont il démontre l’incohérence. Il démontre que la nature ou le nom du héros d’un conte ne peut servir de classification. De même, il est très difficile de dire si deux contes assez semblables sont les variantes d’un même type ou bien appartiennent à des types différents qu’il sera nécessaire de définir dans la classification. En fait, les index de contes quels qu’ils soient n’ont pas de fondement véritablement scientifique.

Par ailleurs Propp introduit la nécessité d’étudier la structure des contes à partir des éléments de base ou « primaires » que sont les motifs. Il démontre également que la définition du motif est tout à fait cruciale pour identifier les similitudes ou les différences entre contes.

LA NOTION DE FONCTION

Propp s’appuie sur le couple objet/action pour introduire sa vision de la définition d’un motif. La notion d’objet est prise au sens large c’est-à-dire une personne un animal ou une chose. La phrase clé est : « Une même action peut s’appliquer à des objets différents et un même objet peut être impliqué dans des actions différentes ». Par exemple une barque peut emporter le prince dans un autre royaume ou bien un cheval peut emporter l’enfant dans un autre royaume ; on voit bien ici le cas d’une même action impliquant des objets différents. Pour Propp l’action est invariante tandis que les objets sont des variables. Propp utilise le terme de « fonction » de préférence à celui « d’action » sans doute pour se rapprocher du vocabulaire scientifique qui relie des variables par des fonctions.

L’observation montre que les fonctions sont en nombre relativement limité et constituent donc le matériau de base de la construction des contes et doivent donc être étudiées en premier. Propp propose de définir les fonctions par le substantif qui désigne une action (fuite, mariage, interdiction, etc.) sachant que ces fonctions doivent être mises dans le contexte du récit pour être complètement qualifiées. Ainsi le remariage du père du héros du conte n’a pas la même signification fonctionnelle que le mariage du héros avec la princesse ; pour Propp, la fonction ou action sera en fait qualifiée par le personnage auquel elle s’applique.

Enfin l’observation démontre que l’ordre d’enchaînement des fonctions est rigoureusement identique quel que soit l’ensemble de fonctions contenues dans un conte.

Il en résulte pour Propp que tous les contes merveilleux appartiennent au même type et sont donc des variantes d’un même type.

L’étude de Propp s’appuie sur 100 contes merveilleux d’Afanassiev.

Ci-dessous, voici la liste des trente fonctions (que l’on pourrait appeler motifs) identifiées par Propp. Dans un conte, les fonctions sont précédées d’un préambule ou situation initiale.

  1. L’éloignement (y compris la mort)
  2. L’injonction (interdiction ou ordre)
  3. La transgression.
  4. Les questions (de l’agresseur).
  5. L’information (par la victime).
  6. La tromperie (par l’agresseur). C’est le nœud du récit.
  7. La complicité (de la victime)
  8. Le manque.
  9. Divulgation du méfait et action qu’elle entraîne pour le héros.
  10. Début de l’action du héros pour contrer le méfait.
  11. Départ du héros.
  12. Epreuve par un être secourable.
  13. Réaction du héros.
  14. Réception d’un objet magique.
  15. Déplacement ou voyage du héros.
  16. Combat.
  17. Le héros reçoit une marque ou un gage.
  18. Victoire du héros.
  19. Réparation du méfait.
  20. Retour du héros.
  21. Héros poursuivi.
  22. Héros secouru.
  23. Arrivée incognito.
  24. Prétentions d’un usurpateur.
  25. Tâche difficile.
  26. Tâche accomplie.
  27. Reconnaissance.
  28. Usurpateur démasqué.
  29. Transfiguration du héros.
  30. Punition de l’agresseur.

Ces fonctions sont détaillées et illustrées dans le corps du livre.

Ensuite Propp complète son propos en introduisant quelques éléments de conte qui n’entrent pas dans la structure de base mais visent à la compléter. C’est ainsi que l’on pourra observer :
– Des éléments de liaison entre deux actions qui prennent souvent la forme d’une information qui va déclencher les fonctions. Très souvent par exemple, des jaloux accusent le héros de s’être venté de posséder des dons magiques pour provoquer la colère du roi qui le mettra à l’épreuve ; les jaloux espèrent que cela causera la perte du héros.
– Des figures de répétition souvent ternaire d’une même action. Du point de vue de la structure du conte, les répétitions appartiennent à une même fonction. Dans de nombreux contes par exemple, le combat contre le monstre dure trois jours.
– Parfois encore apparaissent des motivations (peur, colère, etc.) qui viennent s’ajouter aux actions mais ne sont pas les causes profondes de l’action telles que la tromperie par l’agresseur.

LES PERSONNAGES

Propp n’esquive pas la présence de personnages et d’objets magiques variés qui sont mis en scène dans les actions. Pour cela, Propp introduit la notion de sphères d’actions. Cela veut dire que tel ensemble d’actions est réalisé par tel type de personnage. C’est ainsi que :

  • L’agresseur sera l’acteur du méfait, de la poursuite et du combat.
  • Le donateur fournit l’objet magique au héros.
  • L’auxiliaire participera au déplacement du héros, à la réparation du méfait, l’aide lors de la poursuite, la réalisation de tâches impossibles.
  • La princesse (ou son père) exprime la demande de tâches difficiles, la fourniture d’un gage, la reconnaissance du héros.
  • Le héros participe à la quête, etc.

Un même personnage peut appartenir à plusieurs sphères et une sphère mettre en jeu plusieurs personnages.

Rappelons que pour Propp, la nature des personnages et leurs attributs sont très variables d’un conte à l’autre au contraire des actions qui constituent le socle invariant du conte.

Propp résume en trois grandes catégories ce qui caractérise les personnages dans leur grande diversité :

  • Les traits propres au personnage (âge, sexe, taille, caractère, particularités physiques, etc.)
  • Les modalités de son entrée en scène.
  • L’habitat du personnage (chaumière, château, etc.)

Ce qui est très important est que les variations de ces personnages sont liées à l’histoire et à la géographie. L’étude de ces variations est très importante pour déterminer les transformations qu’ont subies les contes en voyageant d’un pays à l’autre et en intégrant des éléments liés à une période de l’histoire. Dans une annexe, Propp détaille tous les attributs rencontrés classés par fréquence d’apparition. Il fait l’hypothèse que les plus fréquents sont probablement les plus anciens.

L’ANALYSE MORPHOLOGIQUE

Propp termine sa démonstration en montrant par un exemple qu’un récit peut être formé d’une seule séquence d’actions (fonctions) récurrentes dans les contes ou bien de plusieurs séquences entrelacées. En plus de ces actions, prennent place des transitions entre actions ou bien des « attributs » des personnages qui varient d’un conte à l’autre.

Texte du conte Type d’élément
Un vieux et une vielle vivaient ensemble. Ils avaient une fille et un fils tout petit. Préambule
« Ma fille, ma fille, lui dit sa mère, nous allons travailler, nous t’apporterons un petit pain, nous te coudrons une jolie robe, nous t’achèterons un petit mouchoir, sois sage, surveille ton frère, ne vas pas dehors. » Fonction : interdiction
Les vieux partirent Fonction : éloignement
et la fille ne pensa plus à ce qu’ils lui avaient dit ; elle mit son frère dans l’herbe sous la fenêtre, courut dehors et s’oublia à jouer, à se promener. Fonction : transgression
Des oies-cygnes s’abattirent sur le petit garçon, le saisirent, l’emportèrent sur leurs ailes. Fonction : méfait
La petite fille revint, vit que son frère n’était plus là. Fonction : annonce du méfait
Elle poussa un cri, courut de ci de là, il n’était nulle part. Elle l’appelait, pleurait à chaudes larmes, se lamentait en pensant aux reproches de son père et de sa mère, mais son frère ne répondait pas. Répétition de l’annonce du méfait.
Elle courut en plein champ ; elle aperçut au loin les oies-cygnes qui disparaissaient derrière une sombre forêt. Fonction : départ pour la quête
Elle courait, courait ; tout à coup elle se trouva devant un poêle. Poêle, poêle dis-moi où est-ce qu’elles allaient, les oies ? Si tu manges mon petit pâté de seigle, je te le dirai. Fonction : mise à l’épreuve
Oh, chez mon père, même les petits pâtés de blé, on ne les mange pas… Puis scène identique (triplement avec pommier et rivière. Fonction : réaction du héros et échec de l’épreuve
Elle en aurait passé du temps à courir dans les champs et à errer dans la forêt si elle n’avait pas eu la chance de tomber sur un hérisson ; elle eut envie de lui donner un coup de pied mais elle eut peur de se piquer Elément de liaison
Par là, dit-il Fonction : déplacement du héros
Elle y courut et vit une maisonnette à pattes de poule qui était là et qui tournait. A l’intérieur de la maisonnette il y avait Baba-Yaga, le museau violacé, le pied en argile. Personnage, attributs de l’agresseur
Son frère aussi était là, assis sur un banc, en train de jouer avec des pommes d’or. Personnage recherché
Quand sa sœur le vit, elle entra à pas de loup, le saisit et l’emporta, Fonction : réparation du méfait
mais les oies s’envolèrent à sa poursuite, elles allaient la rattraper ; où allait-elle se cacher ? Fonction : poursuite
La rivière, le pommier et le poêle la cachent Fonction (répétée) : mise à l’épreuve ; avec réaction positive.
Retour de la fille chez elle. Fonction : héros secouru

Pour retrouver la mémoire

Deux aventures étonnantes :

Le Centre National de Littérature pour la Jeunesse à la BnF et Bibliorecit.

Lundi 14 mars nous avons été reçus par Ghislaine Chagrot, responsable du fonds sur le conte du Centre National de La Littérature pour la Jeunesse, héritier de La Joie par les livres, à la Bibliothèque nationale de France.

Nous, c’est à dire, 15 conteurs en labo plus Christian Tardiff et moi, ainsi que Claire Rassinoux, chargée de projets et des relations avec le public de la Maison du Conte et Valérie Berton responsable du fonds sur le conte, à la Médiathèque de Chevilly-Larue.

Nous avons pris le chemin des chercheurs Aarne et Thomson, qui ont créé la classification des contes et nous avons découvert les collections du CNLJ mis en accès-libre à la BnF.
D’abord, l’envie de remercier Jacques Vidal-Naquet son directeur et de saluer Geneviève Patte, fondatrice de La Joie par les Livres et Evelyne Cevin, bibliothécaire et conteuse, pour avoir créé tout au long de ces années cet extraordinaire fonds, véritable trésor pour les conteurs et les amateurs de contes.
Ghislaine Chagrot à la tâche de faire vivre cet héritage, nous en avons bien profité, et nous avons l’intention de continuer.
En ces temps difficiles pour le livre, et alors que certains ouvrages fondamentaux sont épuisés ou introuvables et que les conteurs ne peuvent se payer cette bibliothèque idéale, il est urgent de faire savoir encore plus largement que ce précieux centre de ressources et les outils qu’il propose existent et sont en accès (presque) libre.
Si la mémoire des contes du monde semble sans fin et que nous cherchons souvent par quelle porte y entrer, ce fonds propose une classification assez ergonomique qui permet très vite de se repérer, de chercher et de trouver son bonheur. Un conte c’est aussi un contexte et le conteur chercheur peut joyeusement se perdre dans les ouvrages de références, aller à la rencontre des collecteurs, se nourrir des cultures du monde, approfondir tel élément intriguant du conte pour mieux se pénétrer des histoires et de leur environnement.
Il y a une ivresse à se sentir au cœur d’un monde qui raconte depuis si longtemps et qui là, dans cet espace-temps suspendu, nous propose grâce à tous ces recueils de contes populaires de tous les pays, un voyage au plus profond de l’imaginaire humain.
Notre deuxième partie de journée s’est passée avec Thérèse Perras et la base de données sur la littérature orale « Bibliorécit ».
Une aventure passionnée qui nous connecte aux contes grâce au couple ordinateur-Internet.
Certainement visionnaire, Thérèse et son mari informaticien ont créé un outil ambitieux qui connecte la toile des contes avec la toile du net. Basé sur la même classification Aarne et Thomson, on peut y découvrir en quelques clics, les variantes des contes, analyser les motifs, trouver des textes numérisés ou en direct sur le net. Pour celui qui cherche, c’est une véritable mine. Il peut trouver des trésors et comparer sans bouger de son ordinateur le monde sans fin des contes.
L’art du motif est mis en lumière, il nous pousse à réfléchir sur la dynamique même du conte et du conteur.
Le silence gagne la salle de travail. Par petits groupes nous faisons tourner les ordinateurs de la BnF, l’hameçon est lancé, aux conteurs maintenant d’être patients et de pêcher les trésors.
Cette journée très riche en possibles m’a mené directement au guichet pour prendre la carte de la BnF, et je me réjouis maintenant de ces allers retours à venir entre le site de Bibliorecit, auquel je suis abonné, et la prochaine visite au fonds conte de la BnF.
Amitiés

Abbi Patrix

Conteur, Directeur pédagogique du Labo de La Maison du Conte

Vous avez dit classement des contes !

La science a souvent commencé à étudier un domaine en classant les objets qu’il contient. Les contes n’échappent pas à cette règle.

Cette démarche de classement est bien connue dans les domaines de la biologie en général et de la botanique en particulier. La classification des plantes est un modèle du genre qui repose sur quatre niveaux de décomposition. Le plus haut niveau regroupe les plantes en « familles » ; par exemple la famille des astéracées. Au sein d’une famille on trouve des « genres » ; par exemple les asters ou la camomille. Ensuite on décompose un genre en « espèces » ; par exemple l’aster de Genève. et enfin on peut distinguer plusieurs « variétés » au sein d’une même espèce; Le critère principal sur lequel repose la classification des plantes est la forme de la fleur.

Les objets du domaine littéraire n’ont pas échappé à cette démarche. Les grandes catégories d’œuvres écrites sont bien connues : roman, nouvelle, essai, biographie, etc. Le classement des objets de la littérature d’origine orale est moins connu bien qu’il ait fait l’objet d’une entreprise de grande envergure. Les protagonistes les plus connus de cette démarche de classement sont Aarne et Thompson. Ces deux folkloristes ont observé que l’on retrouvait dans divers pays du monde et même au sein d’un même pays des contes très similaires. Après analyse, ils ont identifiés plus de 3.000 contes de structure différenciée. Normalement, tous les contes de la planète devraient pouvoir être associés à un de ces « conte-type ».

Le premier niveau de classement AT (Aarne et Thompson) comprend les catégories suivantes :

  • les contes d’animaux,
  • les contes ordinaires,
  • les contes facétieux,
  • les contes à formules,
  • les contes non classifiés.

Chaque famille de conte peut, comme les plantes, être subdivisée en sous-groupes pour arriver finalement à un « conte type ».

Le « conte type » reçoit un unique numéro qui permet de l’identifier sans ambiguïté. Ce numéro porte le nom d’index Aarne et Thompson.

Voici un exemple montrant la classification d’un conte bien connu issu du roman de Renart.

 – Contes d’animaux

– Animaux sauvages

– Le renard – ou un autre animal – rusé

– 1 « Le Vol de nourriture par feinte de mort »

Nous voyons à travers cet exemple que le conte possède l’index numéro 1 de la classification AT (Aarne et Thompson). Cet index regroupe tous les contes qui mettent en scène Le vol de nourriture par feinte de mort qui constitue un « conte-type ».